IMPRESSIONS DE VOYAGE 2012

Publié par : Athena •  article mise à jour : 21 août 2012
Lansiné Kaba, Professeur émérite, University of Illinois at Chicago, Professeur de rang magistral en visite à Carnegie Mellon University au Qata, en visite en République de Guinée.

Le voyage au pays natal offre souvent l’expérience de réfléchir sur les événements récents et les possibilités futures de l’ensemble national. Comme dans un petit pèlerinage, qui diffère bien sûr d’une tournée de vacances, le voyageur, « témoin obscur » et distant de la contingence, entend les échos des murmures et des grognements qui remuent sa patrie. Il médite aussi, c’est-à-dire, voit et observe, analyse et note, parfois avec plaisir, parfois avec tristesse, les récentes transformations du pays. Participant et observateur, il transmet les soucis des gens qu’il côtoie et qui lui confient leurs pensées. Il apprécie, cela va sans dire, leur gentillesse ainsi que celle de ceux qui ont réagi d’une façon ou l’autre au brouillon du texte. Malgré les pluies torrentielles de l’hivernage et l’état défectueux des routes, les mois de juillet et d’août viennent de combler l’attente. Je me rappelle l’honneur d’être reçu par le Président de la République Alpha Condé et de rencontrer diverses personnalités de marque. Celles-ci souhaitent toutes que la Guinée prospère dans la démocratie et vive en paix avec son histoire, d’autant plus que celle-ci comporte des pages glorieuses et des pages tristes qui appartiennent toutes au patrimoine culturel de la nation. Un vague sentiment de malaise, de frustration et de déception plane ici et là sous le ciel guinéen. Le travail et l’argent se raréfient dans l’espace public couvrant le territoire. Des partisans de la première heure du combat pour le changement déplorent cette situation ainsi que certaines nominations politiques plus ou moins récentes. Ils ont aussi de la peine à expliquer le retard du Président à visiter leurs régions qui optèrent tôt pour son parti. Certains d’entre eux cherchent encore les signes probants de l’amélioration et du réconfort. Mais, la politique a ses exigences, et elle n’opère pas par coups de magie. Pour moi, l’impression dominante à la fin de ce périple demeure celle de la pauvreté, de l’incertitude et de la souffrance sur les visages, comme naguère sous les régimes antérieurs, mais cependant avec un certain espoir pour des lendemains meilleurs. La profusion des médias privés, notamment les radios, les journaux et les sites internet, réduit le monopole de l’État et des radios rurales naguère influentes dans les régions. Ainsi s’accroît la liberté d’expression qui est le corolaire indispensable de la démocratie. On peut craindre ici, cependant, la coloration ethnique de nombreuses émissions et publications. En effet, le décor montre quelques changements, mais pas beaucoup encore. Certains jeunes, chanceux, décrochent du travail dans le secteur privé plein de promesses, mais encore loin d’atteindre son potentiel optimal. Conakry affiche des résidences de grand standing dans la banlieue tout au long de la corniche nord, ainsi que beaucoup de taudis sur l’île de Kaloum et sur la longue artère qui serpente jusqu’à l’aéroport de Gbessia et la petite ville de Koyah située à quelque cinquante kilomètres plus loin à l’est. L’exode rural venant de tous les coins de l’intérieur fait de cette région une zone densément peuplée et où l’on sent que les services publics restent en retard dans l’aménagement du territoire.

Dialogue et blocus

Le pays reste confronté à de gros et sérieux problèmes au niveau des divers secteurs de la vie économique et sociale : l’éducation, la santé, la distribution de l’eau et de l’énergie, les routes, les systèmes de communication, la croissance démographique, la politique générale, l’emploi et la sécurité, pour ne citer que quelques cas qui font tous partie de l’héritage du passé. Ces secteurs continuent de retenir l’attention des populations ainsi que des observateurs. Le dialogue politique est difficile et tarde à avancer. Le blocus interne est une réalité. Il y a d’un côté les supporters et sympathisants du pouvoir en place. Ils sont nombreux et loyaux et même affichent une certaine fierté d’appartenir au parti du Président, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG). Ces séides semblent déterminés à assurer, comme dans un système de parti unique, la mainmise de leur leader sur l’évolution et les institutions du pays. Pour la plupart de ces partisans, il est difficile de comprendre les finesses de la démocratie multipartite. De l’autre côté, il y a les diverses tendances de l’opposition. Ces opposants, qui ne manquent pas de sens patriotique, craignent le contrôle de tout l’appareil d’État par un seul parti. Aussi, certains d’entre eux souhaitent-ils, ardents, l’échec du Président et de son programme. Ils aspirent à l’évincer et à accéder, à leur tour, au pouvoir. Le Président doit prouver qu’il peut faire face à ces questions gigantesques sans délai et de la manière la plus efficace afin de maintenir sa crédibilité. La non-tenue des élections législatives dans la foulée immédiate des présidentielles de novembre 2010 exacerbe le malaise politique. Cela représente un défi énorme aujourd’hui à Alpha Condé, président démocratiquement élu et à présent premier responsable du pays. Il serait regrettable de voir ce retard se transformer en gageure. Car, l’inaction favorise toutes sortes de doutes et d’accusations, et de toutes parts.

Intentions louables

Heureusement, pour le Président, ses intentions demeurent louables. Sa vision du futur du pays explique en partie son succès aux urnes en 2010 et sa popularité encore grande dans les masses populaires. Alpha Condé aspire à remettre le pays et l’État sur pied. Il négocie les contrats miniers avec force et rigueur et patronne l’électrification des villes de l’intérieur. Par ailleurs, il s’attèle à réformer les forces armées, en en réduisant l’effectif et en y instaurant la discipline, Cela transforme l’image des forces de sécurité et fait d’elles une institution fidèle au commandement civil. Pour procéder à l’exécution de son programme et avec certitude de succès, il s’appuie sur certains de ses anciens amis influents de l’extérieur. Mais, pour nombre de Guinéens bien avisés, tirer des bénéfices du service de ces conseillers paraît problématique. L’intégrité du Président semble patente. L’argent, semble-t-il, ne l’intéresse que pour résoudre les problèmes qui sont, pour la plupart, ceux de la Guinée. Quoiqu’il en soit, à l’heure actuelle, le gouvernement ne dispose pas de moyens suffisants pour faire face aux besoins et concrétiser ses projets non plus. Un peu de prudence dans la gestion fiduciaire et surtout dans les hautes institutions financières peut s’avérer utile ici, cependant, susurre-t-on, dans certains milieux. Politiquement, le pays souffre d’un blocus interne de plus en plus grave dû au retard des élections législatives. Les citoyens, nombreux, se demandent comment un leader supposé avisé supporte de telles conditions politiques. Le blocus risque de ternir et l’image de la Guinée au plan international et les valeurs qui ont fait la différence en 2010. Le blocage compromet aussi les efforts de redressement engagés par le Président. Le blocage entraîne évidemment un dialogue de sourds entre l’opposition et la mouvance présidentielle, freinant bien des bonnes volontés et témoignant une dégradation politique flagrante. Une telle situation, regrettable, comporte des risques dont il est difficile de ne pas reconnaître le caractère néfaste. Ce trait négatif érode l’image de la nation et cause la dispersion et l’absence de plus en plus de l’autorité de l’État. L’indiscipline, faut-il y insister, règne dans l’administration publique et se propage dans la population civile où les gens, par exemple, ont de moins en moins le sens des règles élémentaires du trafic routier et de la vie en société. La politique de son côté, hélas, s’oriente vers le communautarisme nuisible, étroit, et rétrograde. Ce processus va à l’encontre de l’unité historique et de la coexistence pacifique des populations dans la diversité ; il peut également museler bien des organisations de la société civile. En somme, plus que jamais il est temps que les acteurs politiques cessent de prendre en otage les populations et l’État. La dégradation du sens de l’esprit national doit se réfréner. La Guinée dans son état actuel souffre de l’absence d’un État musclé qui sait œuvrer, guider et sanctionner et non pas simplement dénoncer. Tous les secteurs de la société souffrent de cette carence. Il y a eu, certes, des réformes. Elles démontrent la volonté de changement du Président. L’impact de ces réformes tarde à se matérialiser, cependant. Entre temps les conversations vont bon train sur les législatives. Celles-ci ci restent critiques et impératives, même si nul n’en connaît la date.

Aubaine

Le Président de la Guinée, à l’instar de ses pairs du Sénégal et de la Côte d’ivoire, a besoin de prouver rapidement sa force, sa rigueur et sa détermination pour résoudre ce problème électoral afin d’établir la confiance de l’extérieur et attirer les investisseurs dont son pays a tant besoin pour son développement économique. Il y va de son honneur. Le blocus interne peut s’avérer en vérité une opportunité pour le Président. C’est de ce genre d’opportunité qu’émerge en général le sens du génie d’un leader. Cette situation peut s’avérer une véritable aubaine pour le politique et dialecticien Alpha Condé. Il peut la saisir pour établir sa vision de l’unité et du progrès, à savoir, prendre l’initiative et engager des actions et des mesures phares sous peine de perdre l’enthousiasme populaire et la confiance générale de l’électorat qui l’a porté à la magistrature suprême. Le Président doit savoir par ailleurs que les membres du gouvernement actuel et ceux de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) souhaitent garder le plus longtemps possible leurs positions respectives. Il doit savoir également que les membres du Conseil national de la transition (CNT) souhaitent eux aussi conserver leurs sièges et leurs prérogatives. Au fond, ni l’opposition non plus, qui se nourrit des faiblesses du pouvoir exécutif et qui profite des avantages de sa position, ni le CNT qui aime l’idée de se perpétuer comme une assemblée nationale véritable ne peut se lamenter de la tergiversation. Ces acteurs politiques, à juste raison, ne sont pas pressés. L’intérêt particulier les guide. Dans ces conditions, le Président, premier commis de l’État et premier responsable de la nation n’a d’autre alternative que d’aller sans délais aux élections législatives et de mettre fin à la transition qui n’a que trop duré.

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