Interview exclusive du Professeur Lansiné Kaba en visite à Conakry

Publié par : Athena •  article mise à jour : 7 août 2012
Ancien professeur de l’Université de Minnesota à Minneapolis et Professor emeritus de l’Université d’Illinois à Chicago, président honoraire de African Studies Association, Lansiné Kaba, collectionneur avisé de sculptures d’Afrique noire, est aujourd’hui Visiting Professor à l’Université Carnegie Mellon-Qatar à Doha. Parfaitement bilingue (français/anglais), il fait la synthèse de trois traditions de savoir – coranique, française et étatsunienne – dans ses travaux consacrés à l’histoire, la politique et la culture. Professeur Lansiné Kaba, imminente personnalité guinéenne est en visite dans son pays natal alors que le pays est dans une nouvelle ère politique avec à ses élections présidentielles démocratiques de 2010. Comment ce changement est perçu à l’extérieur, quelle est sa lecture des faits et quelle est la place de la culture dans cette nouvelle ère, ce sont autant de sujets traités dans cette interview qui a bien voulu nous accorder. Lisez plutôt

Guinée culture : Vous passez la quasi-totalité de votre temps hors du pays, nous sommes dans une nouvelle ère politique en Guinée. Dites nous la lecture que vous faites de la démocratie guinéenne ?

Prof Lansiné Kaba : Comme vous l’avez dit je ne vis pas en Guinée mais je suis l’actualité de près, je suis présentement au Qatar. Vous avez raison la Guinée vit une nouvelle ère mais elle n’est pas aussi nouvelle que ça puisque les élections se sont tenues il ya deux ans. Et on se demande pourquoi il n’y a toujours pas eu d’élections législatives dans la foulé des élections présidentielles comme il est de règle dans la plupart des régimes démocratiques. Il n’y a pas longtemps la France a eu ses élections, le Sénégal aussi et la Côte d’Ivoire, pourquoi ce retard en Guinée. Ce retard nous coûte cher financièrement, économiquement, socialement et politiquement. Ce retard a contribué à la naissance ce que j’appelle le communautarisme électoral, bien que toute politique soit par essence communautaire donc il n’y a rien de mauvais dans cela mais c’est le but politique. La lutte politique c’est pour gagner afin de servir la communauté nationale. Mais en Guinée depuis douze mois j’ai l’impression que le communautarisme a pris une orientation plutôt négative et rétrograde cela ne devrait pas. On a l’impression que tout se fait sur la base de la pression communautaire et c’est un défaut en démocratie. Le pays est rentré dans une nouvelle ère mais il ne remplit pas encore tout à fait toutes les conditions parce que les attentes des guinéens et guinéennes sont en besoin d’être satisfaite. Le pays reste dans la pauvreté. Les gens n’arrêtent de me répéter que professeur la pauvreté est là hein, vous avez dit « il y a longtemps que la Guinée bouge, est ce qu’elle bouge encore aujourd’hui ? Je leur réponds oui ! Elle bouge parce que nous sommes rentrés dans la démocratie mais le mouvement que nous voulons et que nous voudrions à une amélioration qualitative des conditions de vie.

Professeur à l’heure actuelle des choses ne pensez vous pas que le peuple de Guinée devrait se réconcilier avec lui-même après tous les problèmes rencontrés afin d’amorcer son développement ?

Se réconcilier avec lui-même ? Je suis surpris…

Oui, les dernières élections présidentielles ont laissé des séquelles, les politiques ont divisé le peuple et deux ans après, on a l’impression que les tensions demeurent entre les différentes ethnies.

Se réconcilier avec lui-même, cette expression me parait un peu forte parce que le peuple de Guinée ne s’est pas désolidarisé avec lui-même. C’est le peuple qui a dit ensemble le 28 septembre 1958 non au Général De Gaulle. N’oubliez pas que de Lola à Kakandé comme un seul être les guinéens et les guinéennes ont répondu à l’appel et il n’y avait pas de distinction. Il n’y a pas de différence pour le référendum entre Barry Diawadou qui était de l’opposition ou Ibrahim Barry et Ahmed Sekou Touré du PDG et le multipartisme instauré depuis un certain nombre d’années doit se bâtir sur cet acquis d’un peuple uni mais ne signifie pas qu’il n’y est pas de divergences politiques sinon on rentre dans le système du parti unique. Or le parti unique n’a jamais été le reflet de la démocratie. Le terme réconciliation me parait dur, je sais qu’il y a eu des débats durs, des tensions. Le peuple de France qui renvoyé Mr Sarkozy n’a pas besoin de se réconcilier avec lui-même à ce que je sache. Le peuple américain qui a élu Mr Barack Obama en 2008 président de la République, Dieu seul sait c’était une grande surprise, une grande élection n’a pas besoin de se réconcilier avec lui-même. Donc les guinéens doivent bien comprendre ce que c’est que la démocratie. La démocratie c’est après tout la culture de la divergence et du dialogue en même temps. Effectivement les élections présidentielles sont crées beaucoup de problèmes mais tout cela est dû à la mauvaise organisation des élections et cela est tout à fait normal. L’élection de Georges Bush a été très controversée et il y a des fraudes en Floride et on peut dire qu’il a été élu parce qu ’Al Gore s’est tu et parce que la cour suprême là choisit. Les politiciens doivent dépasser leur égo et penser à la nation.

Mais ne pensez-vous qu’avec les évènements de 2006, de septembre 2009 et autres, le peuple de Guinée doit assumer son passé et se réconcilier avec lui-même  ?

Je sègrerai de me rappeler ses évènements douloureux qui font partir de notre conscience historique et cela nous ramène à la notion de nation. Qu’est ce qu’une nation ? Une nation n’est pas un ensemble d’hommes et de femmes et à cet égard nous citerons un grand penseur Ernest WELLman « une nation ne se définit pas par la langue, elle ne se définit pas par le territoire, une nation ne se définit pas par les coutumes, la religion. Elle ne se définit même pas par ses frontières. Tout cela peut changer. Une nation est un groupe d’être humain qui ensemble décide de bâtir un endroit dans un contexte particulier et qui sont prêt à continuer ce mouvement jusqu’au terme qu’ils se sont fixé. Une nation est un esprit, une âme à cet égard la notion de nation puisque c’est un ensemble qui se construit et les erreurs sont permises car tous les régimes dirigés par les hommes sont fait d’erreur ». La réconciliation se situe à ce niveau, il faut que le peuple prennent conscience des erreurs faites. Il faut que les guinéens et les guinéennes se reconnaissent, discutent librement les uns avec les autres et qu’on enterre ce qui s’est passé pour aller vers l’avenir.

Et pensez-vous que nous devrions mettre en place un shéma de commission de réconciliation à l’image de celui de la Côte d’Ivoire ou l’Afrique du Sud ?

A ce que je sache il n’y a pas eu de guerre civile comme dans les pays que vous venez de citer. Nous avons bâti ensemble la Guinée longtemps avent l’arrivée des français. Je vais vous rappeler qu’en Basse Guinée il y a des Kaba, Touré, Fofana et pleins d’autres sont venus de la Haute Guinée. Les marabouts malinkés occupaient une place importante dans l’histoire du Fouta. Le peuple de Guinée était solidaire. C’est pourquoi j’ai quelques réticences avec la notion de réconciliation. Le peuple est resté identique à lui-même. La semaine dernière ou celle d’avant, je ne sais pas combien de mariages à Kaloum, à Conakry, à Labé, à Kankan où les malinkés, les soussous, les forestiers et les peulhs se marier, fraterniser entre eux. Vouvoyez que c’est différent de ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Je vous dirai qu’on a besoin d’une meilleure atmosphère de dialogue politique.

Parlons a présent de la CENI, il y a un débat autour de constitution des membres de cette institution et de son indépendance vis-à-vis du gouvernement ?

Le conseil électoral doit être autonome, indépendant voir apolitique. Je pense qu’il n’est pas difficile à en créer, il faut que le confier à de grands hommes et femmes de grande lucidité, de jugement et de sens du droit ou bien dans beaucoup d’autres pays qui vont utilisé leur bon sens au profit de la nation. Depuis l’entrée de la Guinée dans la démocratie multipartisme, la CENI a été laissé qu’au pouvoir exécutif. Le président de la République et les politiciens doivent se réunir et réfléchir ensemble sur le modèle de CENI d’une Guinée qui veut rentrer dans la démocratie multipartisme. Le problème de la CENI est une question de bonne volonté. La notion de l’ETAT disparaît avec ces problèmes que nous rencontrons or on a besoin d’un État fort capable de sanctionner tous les abus y compris ceux du gouvernement.

Pour sortir de cette difficulté, pensez-vous que le peuple de Guinée peut appesantir sur sa culture ?

le Peuple de Guinée peut et doit se s’appuyer sur sa culture. Elle fait partir de la substance de la vie d’une nation mais on ne vit pas de culture. On a besoin de riz, d’argent. Le peuple de Guinée uni par l’histoire et divisé par des histoires de politique pendant ces quinze dernières années doit attendre de son gouvernement des résultats très proches pour résoudre le problème de l’emploi. Comment un pays doté par la nature des potentialités énormes attirant des investisseurs venant de partout n’arrive pas à électrifier le pays ? Le développement économique, routier et structurel est un atout pour le développement culturel qui va renforcer l’unité nationale. Dans tout pays où les gens gagnent décemment leur minimum vital, la fraternité est beaucoup plus forte.

Nous sommes dans les locaux d’Harmattan Guinée, que pensez vous de la littérature guinéenne ?

C’est bien qu’il y est Harmattan Guinée. J e vois beaucoup d’écrivains guinéens que je ne connais pas. Je vois les noms des acteurs politiques qui réfléchissent sur leur contribution et leur expérience. Quiconque à assumer une responsabilité a le devoir de se servir de la plume. J’encourage Harmattan Guinée et invite tous les jeunes à lire car il y aura un changement qui est déjà amorcé par la démocratie multipartisme.

Je vous remercie.